Sur le col du Pilon, à Ronno (Rhône), Grillons et cigales accueille des enfants déficients visuels et/ou porteurs de handicaps. Malgré un avenir plusieurs fois compromis par des complications financières, l'association créée par le Père Lucien Côte en 1931 tient debout. Un modèle en termes d'accueil, dans un pays où peu de structures sont en capacité de s'occuper de ces jeunes pendant leurs vacances. 
Par M.V. - publié le 17 avril 2024

Johnny, Luna, Maëlle (animatrice) et Hugo.

Ronno (Rhône)
Ronno, dans le Beaujolais vert, col du Pilon. À un virage de la D313, une bâtisse, un escalier extérieur sur lequel est placardée en gros cette affiche « Grillons et cigales » (étonnant, nous ne sommes ni en Provence, ni en Languedoc). Un portail se dresse, cadenassé. Code à quatre chiffres : 1931. Comme l'année où le Père Lucien Côte créa cette association au nom chantant, à l'origine un lieu de vie et de vacances pour les enfants aveugles ou malvoyants. Près d'un siècle plus tard, l'esprit est le même, à la différence que, depuis quelques années, l'asso est en mesure d'accueillir des enfants porteurs de handicaps (1) divers, physiques ou mentaux. 

Des enfants « refusés » par d'autres associations
10 heures, un lundi 15 avril. Une dizaine d'enfants entament leur troisième jour de vacances. La piscine pour n'est pas encore débâchée, ils patienteront cet été - s'ils reviennent - et les chaleurs du mois d'août pour y patauger. La grande sortie du jour, pour les « plus autonomes » : une balade que les pales des éoliennes vont ventiler. Les « moins autonomes » resteront sur centre, mais mettront quand même la main à la pâte à sel. Pour ces enfants, des vacances sur col arboré est une bouffée d'air pur. Déscolarisés, car « inadaptés » au système scolaire (ou l'inverse ?), ces enfants sont accueillis pour la plupart dans les instituts médico-éducatifs (IME).« On a aussi énormément d'enfants placés à l'ASE (Aide sociale à l'enfance). Je pense qu'on est bien à 30-40 % (sur la soixantaine d'enfants habitués à l'association) », estime Océane Rollin, directrice du lieu depuis 2022. 
Dans la région, Grillons et Cigales, c'est une institution. En France, peu d'associations, de comités d'entreprise, ou d'entreprises du tourisme, accueillent enfants en fauteuil, polyhandicapés, autistes, trisomiques, souffrant de troubles du comportement, etc. Les structures ne sont pas toujours adaptées, le personnel n'est pas formé, les activités proposées sont inadaptées. Parfois aussi, la décision est discrétionnaire. Les enfants des IME partent-ils en vacances, et sous quelles conditions ? Certains sont-ils laissés sur le carreau ? Qui s'occupe réellement des enfants handicapés pendant leurs congés ? Le nombre d'études ou d'articles de presse ce sujet est famélique, voire inexistant. « J'ai beaucoup de familles qui sont dans un épuisement total. Elles me disent avoir des refus, car il y a énormément d'associations qui proposent des séjours de "très bonne" à "bonne autonomie. Et du coup, ça laisse les [enfants] en "très faible" autonomie », relaie la directrice, anciennement comptable, et qui a changé de vocation presque du jour au lendemain. 
L'association ne supplée toutefois pas l'IME : elle n'est pas une structure médicalisée, et ne peut réaliser des miracles. Donovan (prénom modifié), hurle depuis qu'il est arrivé, sans être en capacité d'exprimer autrement que par les coups et les morsures son mal-être. Malgré les tentatives des animateurs pour le calmer, rien n'y fait. « On n'a pas le choix, on ne peut pas le garder. On se met en danger nous, et il se met en danger lui, et il met en danger les autres. Lors de sa crise avant la cantine, il y avait deux animateurs pour lui. En attendant, les autres enfants sont seuls », souffle Océane Rollin. Peu après le repas, Royston, l'assistant sanitaire, découvre la cause de la douleur de Donovan : une carie bien avancée. L'IME ne l'avait détecté, rien n'était mentionné sur son dossier, d'après l'infirmier. 
 Froidement : « Ils vont m'entendre. »    
Luna
Luna
Johnny
Johnny
Repos et jeux après le déjeuner
Repos et jeux après le déjeuner
Océane Rollin, la directrice
Océane Rollin, la directrice
Balade aux éoliennes
Balade aux éoliennes
Le handicap, ça a un coût
Chez Grillons et cigales, tous les animateurs ne sont pas formés au handicap, ni tous titulaires du BAFA (dans les deux cas, la loi l'autorise). Le taux d'encadrement est cependant nettement supérieur qu'en séjours de vacances « classiques » : un animateur pour deux enfants, contre un pour douze au minimum imposé par la loi, pour les enfants de plus de 6 ans. Nelson et Maëlle, deux des animateurs, partagent cet avis : leur travail est plus « confortable » dans ces conditions, malgré certains enfants lourdement handicapés dont ils ont la responsabilité.  
 Forcément, tout cela a un coût, que toutes les familles ne sont pas en mesure de supporter. « On est sur 2 400 € la quinzaine. La semaine, on est à 1 280 €. Et s'il y a besoin d'un accompagnement un pour un, il faut rajouter une note. Pour l'été, c'est 975 € en plus. Il faut aussi rajouter les surcoûts des trajets », indique Océane Rollin. Pour les enfants de l'ASE, les Départements prennent en charge. Pour les autres, « il y a des dossiers MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) mais les délais de traitement sont super longs », les comités d'entreprises, et les aides des caisses d'allocations familiales (CAF), avec toutes les inégalités qu'elles comportent, selon les départements. L'association est toutefois en déficit financier, aggravé à cause de l'agrément que l'agence régionale de santé (ARS) lui a retiré pour des raisons administratives en 2016, expliquait un article de France 3 Auvergne Rhône-Alpes, puis de la crise sanitaire. Sans aide publique majeure, Grillons et cigales peut encore compter sur les dons des particuliers et des partenaires privés.
(1) Le code de l'action sociale et des familles (CASF) définit comme ce que constitue un handicap toute limitation « d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne, en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant ».  

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